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 Du sang sur nos mains

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HAKIM
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MessageSujet: Du sang sur nos mains   Sam 28 Avr - 14:03

Uri Avnery

Quand on fait la paix, les prisonniers de guerre s’attendent à être libérés.
Dans notre cas, cela n’aurait pas été seulement un signe d’humanité
mais aussi de sagesse.


EN CE MOMENT, nous sommes en pleines négociations sur un échange de prisonniers

Le terme de « négociations » est vraiment inapproprié.
« Marchandage » semble plus pertinent. On pourrait aussi utiliser une
expression plus terrible : « traffic d’êtres humains ».

Le marché prévu concerne des gens vivants. Ils sont
traités comme des marchandises, sur lesquels les officiels des deux
côtés négocient, comme s’ils étaient un bout de terrain ou une
cargaison de fruits.

A leurs propres yeux, et aux yeux de leurs épouses, parents et enfants, ils ne sont pas des marchandises. Ils sont la vie même.

IMMÉDIATEMENT après la signature de l’accord d’Oslo en
1993, Gush Shalom appela publiquement le Premier ministre Yitzhak Rabin
à libérer les prisonniers palestiniens.

Le raisonnement était simple : ils sont en réalité des
prisonniers de guerre. Ils ont fait ce qu’ils ont fait au service de
leur peuple, exactement comme nos propres soldats. Les gens qui les ont
envoyés étaient les chefs de l’Organisation de libération de la
Palestine (OLP) avec lesquels nous avons justement signé un accord
d’une grande portée. Quel sens cela a-t-il de signer un accord avec les
commandants, alors que leurs subordonnés continuent à languir dans nos
geôles ?

Quand on fait la paix, les prisonniers de guerre
s’attendent à être libérés. Dans notre cas, cela n’aurait pas été
seulement un signe d’humanité mais aussi de sagesse. Ces prisonniers
viennent de toutes les villes et villages. Les renvoyer à la maison
aurait déclencher une explosion de joie dans tous les territoires
palestiniens occupés. Il est difficile de trouver une famille
palestinienne qui n’ait pas eu un parent en prison.

Si l’accord n’est pas destiné à rester un simple
morceau de papier, disions-nous, mais s’il est empreint de contenu et
de courage - il n’y a pas d’acte plus sage que celui-ci.

Malheureusement, Rabin ne nous a pas écoutés. Il avait
beaucoup d’aspects positifs, mais il était plutôt renfermé, et dénué
d’imagination. Il était lui-même prisonnier de conceptions étroitement
sécuritaires. Pour lui, les prisonniers étaient une monnaie d’échange.
Certes, avant la fondation d’Israël, il avait lui-même été détenu par
les Britanniques pendant quelque temps, mais, comme beaucoup d’autres,
il était incapable de tirer les leçons de son expérience pour les
Palestiniens.

Nous considérions cette question comme décisive dans la
mesure où il s’agissait de la paix. Ensemble avec l’inoubliable Faiçal
Husseini, le dirigeant adoré de la population palestinienne de
Jérusalem-Est, nous organisâmes une manifestation en face de la prison
de Jneid à Naplouse. Ce fut la plus grande manifestation conjointe
israélo-palestinienne jamais réalisée. Plus de mille personnes y
participèrent.

En vain. Les prisonniers ne furent pas libérés.

QUATORZE ANS plus tard, rien n’a changé. Des
prisonniers ont été libérés après avoir purgé leur peine, d’autres ont
pris leur place. Toutes les nuits, des soldats israéliens capturent à
peu près une dizaine de nouveaux Palestiniens « recherchés ».

En ce moment même, il y a quelque 10.000 prisonniers
palestiniens, hommes et femmes, de tous âges depuis des mineurs jusqu’à
des personnes âgées.

Tous nos gouvernements les ont traités comme des
marchandises. Et on ne donne pas des marchandises pour rien. Les
marchandises ont un prix. Souvent, il fut proposé de relâcher quelques
prisonniers pour faire un « geste » à l’égard de Mahmoud Abbas, afin de
le renforcer vis-à-vis du Hamas. Toutes ces suggestions furent
repoussées par Ariel Sharon et Ehoud Olmert.

Aujourd’hui, les services de sécurité s’opposent à une
opération d’échange de prisonniers pour obtenir la libération du soldat
Gilad Shalit. Non pas parce que le prix - 1.400 pour un - est
exhorbitant. Au contraire, pour beaucoup d’Israéliens il semble tout à
fait normal qu’un soldat israélien vaille 1.400 « terroristes ». Mais
les service de sécurité mettent en avant des arguments beaucoup plus
forts : si des prisonniers sont libérés pour un soldat « kidnappé »,
cela encouragera les « terroristes » à capturer davantage de soldats.

Enfin, certains des prisonniers relâchés retourneront
dans leurs organisations et à leurs activités, et il en résultera plus
d’effusions de sang. Des soldats israéliens seront obligés de risquer
leur vie pour les arrêter de nouveau.

Et il y a en arrière plan autre chose de non dit :
certaines des familles d’Israéliens tués dans des attentats, qui sont
organisées en un lobby très véhément par l’extrême droite, feront du
boucan. Comment ce gouvernement pitoyable, dépourvu de toute
popularité, pourrait-il résister à une telle pression ?

POUR CHACUN de ces arguments, il y a un contre argument.

Ne pas relâcher les prisonniers donne aux
« terroristes » une motivation permanente pour « kidnapper » des
soldats. Après tout, rien d’autre ne semble nous conduire à relâcher
des prisonniers. Dans ces conditions, de telles actions jouiront
toujours d’une énorme popularité chez les Palestiniens, dont des
milliers de famille attendent le retour de certains de leurs proches.

D’un point de vue militaire, il y a un autre argument
fort. « Des soldats ne sont pas laissés sur le terrain ». C’est
considéré comme un principe sacré, un pilier de la morale militaire.
Chaque soldat doit savoir que s’il ou elle est capturé(e), l’armée
israélienne fera tout, absolument tout, pour le faire libérer. Si cette
croyance est ébranlée, les soldats seront-ils prêts à risquer leur vie
au combat ?

De surcroît, l’expérience montre qu’une grande
proportion de prisonniers palestiniens libérés ne retombent pas dans le
cycle de la violence. Après des années de détention, tout ce qu’ils
désirent est de vivre en paix et de consacrer leur temps à leurs
enfants. Ils ont une influence modératrice sur leur entourage.

Et quant à la soif de vengeance des familles des
« victimes du terrorisme » - malheur à un gouvernement qui cède à de
telles émotions car, évidemment, celles-ci existent des deux côtés.

L’ARGUMENT politique va dans les deux sens. Il y a une
pression de la part des « victimes du terrorisme » - mais il y a une
pression encore plus forte de la part de la famille du soldat capturé.

Dans le judaïsme, il y a un commandement appelé
« rançon des prisonniers ». Il est tiré de la réalité d’une communauté
persécutée dispersée à travers le monde. Tout Juif est obligé de faire
des sacrifices et de payer n’importe quel prix pour sortir un autre
Juif de prison. Si des pirates turcs capturaient un Juif en Angleterre,
les Juifs d’Istamboul payaient le rançon pour sa libération. Dans
l’Israël d’aujourd’hui, cette obligation demeure.

Des meetings publics et des manifestations se tiennent
actuellement pour la libération de Gilad Shalit. Leurs organisateurs ne
disent pas ouvertement que leur but est le pousser le gouvernement à
accepter l’opération d’échange. Mais, puisqu’il qu’il n’y a pas d’autre
moyen pour obtenir que le soldat revienne vivant, en pratique c’est
bien le message qu’ils veulent transmettre.

On ne voudrait pas être à la place des membres du
gouvernement qui se trouvent dans cette situation. Pris entre deux
mauvaises options, la tendance naturelle d’un politicien comme Olmert
est de ne pas décider du tout et de tout remettre à plus tard. Mais
c’est une troisième mauvaise solution, dont le prix politique est lourd.

L’ARGUMENT émotionnel le plus fort avancé par les
opposants de l’opération est que les Palestiniens demandent la
libération de prisonniers qui ont « du sang sur les mains » : dans
notre société, les mots « sang juif » - deux mots bien-aimés de la
droite - suffisent pour réduire au silence même beaucoup de gens de
gauche.

Mais c’est un argument stupide. Il est aussi mensonger.

Dans la terminologie des services de sécurité, cette
définition s’applique non seulement à une personne qui a
personnellement pris part à un attentat dans lequel des Israéliens ont
été tués, mais aussi à quiconque a envisagé une action, donné un ordre,
l’a organisée ou a aidé à la réaliser - préparé les armes, conduit les
auteurs sur le terrain, etc.

Selon cette définition, tout soldat et officier de
l’armée israélienne a « du sang sur les mains » ainsi que de nombreux
hommes politiques.

Celui qui a tué ou blessé des Israéliens est-il
différent de nous, les soldats israéliens passés et présents ? Quand
j’étais soldat pendant la guerre de 1948, dans laquelle des dizaines de
milliers de civils, combattants et soldats des deux côtés ont péri,
j’étais mitrailleur dans l’unité de commando Les Renards de Samson.
J’ai tiré des milliers de balles sinon des dizaines de milliers.
C’était la plupart du temps de nuit, et je ne pouvais pas voir si je
touchais quelqu’un, et si tel était le cas, qui. Ai-je du sang sur les
mains ?

L’argument officiel est que les prisonniers ne sont pas
des soldats, et donc qu’ils ne sont pas des prisonniers de guerre, mais
des criminels de droit commun, des meurtriers et leurs complices.

Cet argument n’est pas original. Tous les régimes
coloniaux dans l’histoire ont dit la même chose. Aucun gouvernant
étranger, luttant contre le soulèvement d’un peuple opprimé, n’a jamais
reconnu chez son ennemi des combattants légitimes. Les Français n’ont
pas reconnu les combattants de la lutte de libération, les Américains
ne reconnaissent pas les combattants de la liberté irakiens et afghans
(ils sont tous des terroristes, qui peuvent être torturés et détenus
dans d’abominables centres de détention), le régime d’apartheid
sud-africain a traité Nelson Mendala et ses camarades comme des
criminels, comme les Britanniques l’ont fait avec le Mahatma Gandhi et
les combattants clandestins juifs en Palestine. En Irlande, ils ont
pendu les membres de l’armée clandestine irlandaise, qui laissèrent
derrière eux des chants émouvantes (« Tuez moi en tant que soldat
irlandais / Ne me pendez pas comme un chien / car j’ai combattu pour la
liberté de l’Irlande / en cette sombre aube de septembre... »)

Le mythe selon lequel les combattant d’une lutte de
libération sont des criminels de droit commun est nécessaire pour
légitimer un régime colonial et rendre plus facile pour un soldat de
tirer sur des gens. Il est, bien sûr, tordu. Un criminel de droit
commun agit pour son compte. Le combattant d’une lutte de libération ou
le « terroriste », comme la plupart des soldats, croit qu’il sert son
peuple ou une cause.

UN DES PARADOXES de la situation est que le
gouvernement israélien est en train de négocier avec des gens qui ont
connu les prisons israéliennes. Quand nos gouvernants parlent du besoin
de renforcer les éléments palestiniens « modérés », c’est d’eux qu’il
s’agit principalement.

C’est une caractéristique de la situation
palestinienne, dont je doute qu’elle existe dans d’autres pays occupés.
Des gens qui ont passé cinq, dix et même vingt ans dans les prisons
israéliennes, et qui ont toutes les raisons du monde de nous vomir,
sont tout à fait ouverts à des contacts avec les Israéliens.

Depuis que j’en connais quelques-uns, et que certains sont devenus des amis proches, j’en ai souvent été émerveillé.

J’ai rencontré des militants irlandais à des
conférences internationales. Après plusieurs pintes de Guiness, ils me
racontaient qu’ils ne connaissaient pas de plus grande joie dans la vie
que de tuer des Anglais - Je me suis alors rappelé le chant de notre
poète Nathan Alterman, qui priait Dieu « Donne- moi une haine féroce »
(pour les nazis) - Après des centaines d’années d’oppression, c’est ce
qu’ils ressentaient.

Bien sûr, mes amis palestiniens haïssent l’occupation
israélienne. Mais ils ne haïssent pas tous les Israéliens, du seul fait
qu’ils sont israéliens. En prison, la plupart d’entre eux ont appris un
bon hébreu et écouté la radio israélienne, lu des jounaux israéliens et
regardé la télévision israélienne. Ils savent qu’il y a toutes sortes
d’Israéliens, comme il y a toutes sortes de Palestiniens. La démocratie
israélienne, qui permet aux membres de la Knesset de vilipender leur
Premier ministre, les a profondément impressionnés. Quand le
gouvernement israélien a manifesté son intention de négocier avec les
Palestiniens, les meilleurs partenaires ont été trouvés parmi ces
ex-prisonniers.

Cela est aussi vrai pour les prisonniers qui doivent
être relâchés aujourd’hui. Si Marwan Barghouti est relâché, il sera une
partenaire naturel dans tout effort de paix.

Je serai très heureux quand lui et Gilad Shalit seront libres.

_________________
" Le néolibéralisme, comme système mondial, est une nouvelle guerre mondiale de conquête de territoires"
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